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« Ce
qui est décisif ne se fait que malgré »
NIETZSCHE
Le système éducatif tunisien se
trouve aujourd’hui à un tournant décisif de son évolution.
Ayant réussi à garantir une scolarisation quasi universelle -
99% des enfants de six ans, filles comme garçons, accèdent à
l’école - ; il lui faut désormais négocier à son avantage le
virage de la qualité. Deux objectifs majeurs devraient signifier
cette qualité :
1.
Faire mieux réussir les élèves en luttant efficacement
contre « la mortalité scolaire»,
redoublement et abandons précoces. Le défit étant en
l’occurrence de garantir à tous un noyau dur de compétences
(savoirs, savoir-faire et savoir-être) à défaut duquel
l’enseignement de base perdrait sa raison d’être.
2.
Adapter l’école à l’évolution du monde pour mieux
outiller intellectuellement les élèves et les préparer adéquatement
à l’avenir. Le défi, ici, consiste à hisser l’école
tunisienne au niveau requis par la compétition mondiale.
Ces deux ambitions postulent que l’école
soit en mesure de faire autrement son travail pour le faire mieux.
D’où l’impérieuse nécessité de procéder à des
changements qualitatifs à tous les niveaux du système éducatif.
La réussite d’une telle entreprise dépend, dans une large
mesure, de notre capacité à vaincre la « tyrannie du statu
quo » là où elle s’exerce, tant au Centre qu’à à la
périphérie du système scolaire. L’innovation qui est à la
fois rupture avec l’habitude et exploration du champ de la réussite
possible constitue un puissant levier pour faire sauter les
verrous de l’immobilisme .
L’on a souvent opposé l’Institution
en tant qu'ordre établi à l’innovation qui est interrogation
de cet ordre, dévoilement de ses lacunes et transgression de
certaines de ses règles. Cette opposition est ancienne. Elle
repose sur une vision négative de la nouveauté associée à
l’inconnu, à l’incertain et vécue comme une menace, voire
une hérésie. Françoise CROS a rappelé dans son article ( voir
supra pp.) cette phobie du changement ( néophobie) dans la
tradition occidentale depuis Aristote jusqu’à nos jours. Elle
fait remonter la connotation positive de l’innovation à l’économiste
Joseph SCHUMPETER qui l’imposa au milieu de ce siècle dans le
monde de l’entreprise et de l’économie. La tradition
musulmane dans ce domaine présente des aspects originaux qui méritent
d’être rappelés ici. L’innovation est couverte en arabe par
la notion de « Bid’a » qui signifie croyance ou
attitude inédites ne référant pas à un précédent remontant généralement
à l’époque du Prophète. La position de départ était de
considérer que toute innovation est par essence mauvaise et doit
être réprouvée
" كلّ بدعة
ضلالة وكلّ ضلالة في النّار".
Sous l’effet des changements des
circonstances, cette rigidité première est assouplie par
l’introduction d’une nuance de taille.
L’imam al-Shafi’i pose comme principe
directeur que toute innovation qui va à l’encontre du Coran, de
la Sunna et du Consensus ( ijmà ‘ ) est une innovation blâmable,
tandis que toute nouveauté utile qui ne s’oppose pas aux
sources indiquées est louable. L’évolution suivante amena les
jurisconsultes (fuqahà’) éclairés à classer les innovations
d’après les catégories du droit musulman s’appliquant aux
actes humains. On en vint ainsi à distinguer : l’innovation défendue
(محرّمة ), l’innovation obligatoire (
واجبة), l’innovation souhaitable
( مندوبة ), l’innovation louable (محمودة،
مقبولة). Ces fuqahà’ avaient compris qu’une société
vivante et une civilisation en construction ne pouvaient
s’interdire la nouveauté et s’accommoder sans dommage de
l’immobilisme. C’était avant la sclérose des siècles
obscurs.
Les nuances introduites par nos ancêtres
peuvent nous être utiles pour cerner l’innovation en éducation.
Le premier acquis de taille est la légitimation de l’innovation
et la reconnaissance de sa nécessité. En face, il y
a la mise en garde qui peut se résumer ainsi :
« Tout n’est pas permis, tout n’est pas possible ».
S'il faut maintenant dégager une définition
« positive » de l’innovation en éducation,
nous adopterons celle donnée par Pierre DUCROS et Diane
FINKELSZTEIN : « Une tentative pour transformer, afin de les
améliorer, des aspects précis du système scolaire, du
fonctionnement d’un établissement ou de la pratique pédagogique
de certains enseignants ».
L’innovation est donc un changement qui
permet de faire mieux. Elle est multiforme et touche tous les
niveaux du système éducatif, du sommet à la base.
Pour compléter cette définition, il nous
faut une typologie adéquate. Celle qui l’explicite le mieux
nous la devons à Louis LEGRAND qui distingue :
- L’innovation décidée, c’est celle qui
va du Centre du système à sa périphérie ;
- L’innovation contrôlée, c’est celle
qui, élaborée à la périphérie, est prise en charge par une
institution centrale qui organise son expérimentation et son évaluation
avant une éventuelle diffusion à la périphérie.
- L’innovation spontanée, c’est celle
qui s’élabore à la périphérie et est diffusées spontanément
.
Faut-il remarquer que ces différentes
variantes de l’innovation s’appliquent parfaitement aux
actions entreprises chez nous pour améliorer le rendement de
notre école et la mettre à niveau. Nous pensons surtout à
l’approche par les compétences de base, à la mise en place
d’une politique de discrimination positive au profit d’écoles
prioritaires, à la lutte contre l’échec scolaire et à toutes
les mesures nécessaires à la mise en place de l’école de
demain. Sans oublier les efforts déployés, ça et là, par
des éducateurs soucieux de la réussite de leurs élèves qui
tentent dans les limites prescrites de diversifier leurs
pratiques. Toutes sont des actions innovantes qu’il est impératif
de réussir.
DE QUELQUES ENTRAVES INSTITUTIONNELLES A
L’INNOVATION
Rappelons d’abord que le système éducatif
est entré depuis 1989 dans une dynamique de réformes et de
changement. Dans les conditions actuelles du monde, cette
dynamique tend à devenir permanente. Sitôt la réforme de 1991
assise voilà que s’ouvre le dossier de l’école de
demain...vaste prospective !
En conséquence, le Centre et la périphérie
du système seront constamment soumis à des exigences nouvelles.
Dès lors se pose la question de la conduite, de la régulation et
de la maîtrise du changement dans le système éducatif.
Comment l’organiser ? Comment le piloter ?
Et comment aider les acteurs qui y sont impliqués ?
Avant de tenter les réponses à ces
questions, voyons ce qui, dans notre organisation scolaire
actuelle, entrave l’émergence du nouveau.
Deux aspects majeurs caractérisent notre
système éducatif : centralisation et uniformité.
La logique traditionnelle de l’efficacité
a imposé au système une organisation pyramidale centralisée et
fortement hiérarchisée.
Au sommet, l’administration centrale est
soumise aux impératifs de pilotage d’une machine lourde : 2,5
millions d’élèves, 106.000 enseignants, 30.000 personnels
administratifs, 6000 établissements scolaires.
Ces contraintes font de l’administration
centrale, avant tout, une entreprise de gestion et de pilotage.
Ses objectifs sont d’ordre financiers, maîtrise des coûts et répartition
des moyens ; administratifs, assurer la marche des établissements
scolaires et, enfin, pédagogiques, veiller à définir des
normes nationales et à les appliquer.
A cette centralisation viennent s’ajouter
les impératifs d’une instruction publique homogène et égalitaire
et les exigences d’une école au service de la cohésion
nationale et des idéaux d’une société résolument engagée
sur la voie de la modernité. Il en résulte, forcément, une définition
nationale des objectifs éducatifs qui se déclinent en :
- Programmes unifiés où les notions à
enseigner sont souvent fixées au menu détail.
- Instructions méthodologiques et pédagogiques
strictes induisant des apprentissages faiblement différenciées.
- Un système d’évaluation foncièrement
normatif.
L’ensemble de l’édifice est piloté par
le Centre d’où partent, indifféramment en direction des
niveaux intermédiaires et de la base, des décisions les plus
fondamentales instructions de détail.
Voyons en quoi cette centralisation et cette
uniformisation freinent l’innovation.
Soumise aux redoutables contraintes de la
gestion, de l’obligation de résultat et de son devoir d’équité,
l’administration centrale ne peut raisonner que par masses, sur
des catégories abstraites.
C’est ainsi que l’enfant tel qu’il
existe réellement dans son altérité essentielle disparaît dans
« la fiction de l’élève abstrait » selon
l’expression de Henri BOUCHET. Cette abstraction conditionne la
vision uniformisatrice et aggrave l’indifférenciation pédagogique
surtout quand « elle franchit la porte des classes et
s’impose même aux éducateurs ».
La même logique fait que l’établissement
scolaire n’a pas d’identité pédagogique propre et
n’est porteur d’aucun projet spécifique.
Nous savons que c’est autour de l’élève
réel et au sein de l’établissement que se jouent l’échec et
la réussite, et c’est là que la différenciation doit
intervenir et l’innovation se déployer.
Par ailleurs, les effets pervers de l’homogénéisation
se manifestent dans les pratiques pédagogiques qui, en
l’absence de toute différenciation, s’affadissent en
s’enlisant dans la routine et partant dans la médiocrite.
« L’effet maître » est souvent annihilé par
l’autarcie pédagogique et l’absence d’initiative.
QUE FAIRE POUR QUE L’INNOVATION DEVIENNE
POSSIBLE
Il serait irronné de dire que ces blocages
sont le résultat d’une incapacité structurelle ou d’une stérilisation
programmée et intentionnelle de l’initiative. Ce sont des
entraves, certes, mais dues à des « effets pervers »
et aux dysfonctionnements d’une rationalité pragmatique qui préside
à la gestion et au pilotage d’une machine lourde et complexe,
sans oublier la part de l’histoire qui a imposé au jeune système
éducatif tunisien des défis et des urgences qui tiennent de la
gageure.
En effet, notre système éducatif est
sous-tendu par une réelle volonté de changement et une
aspiration profonde au dépassement et à l’excellence. Nul
doute aussi que l’administration centrale assure dans des
conditions souvent difficile une tâche qui parait a priori
insurmontable. Quant à la base, elle demeure, malgré tout, une réserve
d’imagination d’inventivité et de bonne volonté.
Comment libérer ces énergies potentielles
et donner le branle à une dynamique nouvelle qui les mettrait en
concordance au service de l’innovation ?
Il ne saurait être question ici d’apporter
des solutions miracles. Elles n’existent d’ailleurs pas. Tout
au plus définir quelques impératifs.
Premier impératif : L’innovation étant
« une action humaine, investie par et pour un sens, à
l’intérieur d’un projet d’action collective : elle est conçue,
réalisée et évaluée au travers d’une implication de ses
acteurs »,
il faut par conséquent commencer par réfléchir autrement à
l’organisation des rapports entre les différents acteurs du
systèmes éducatifs afin d’améliorer la communication entre
eux. Il s’agit d’établir une confiance réciproque entre les
acteurs et les animateurs du changement pour passer, comme dirait
M. CROZIER, « d’un cercle vicieux à un cercle vertueux ».
Il ne s’agit ni de faire renoncer le Centre à l’exercice des
compétences qui sont les siennes, ni de donner à la base toute
latitude. Entre les deux, il y a sûrement une voie médiane
susceptible d’améliorer la communication et d’infléchir la
relation verticale injonctive, de plus en plus inadaptée, dans le
sens d’une communication transversale coopérative et d’une
autonomie raisonnée de la base
Deuxième impératif : La différenciation.
Voila un bon exemple de l’établissement d’une nouvelle
relation entre le Centre et la périphérie du système scolaire.
Nous l’avons vu, l’anomalie n’est pas que l’administration
centrale raisonne par masses et sur des catégories abstraites.
Elle est dans la répercussion de cette vision sur le terrain,
dans la réalité de la classe. Sans se départir des ses
attributions essentielles, et surtout celles touchant à la
définition des objectifs éducatifs nationaux et des contenus des
programmes, le Centre doit, dans une logique nouvelle, atténuer
le caractère prescriptif des directives méthodologiques et pédagogiques
et élargir la marge de manoeuvre des enseignants. Il doit se
convaincre que « pas une seule méthode d’enseignement ne
peut être recommandée sans réserve. De nombreuses études
indiquent que l’emploi d’une méthode exclusive peut être une
cause d’échec. Toute pratique exclusive apparaît désormais
comme de la mauvaise pédagogie ».
C’est donc par la différenciation de la pédagogie
qu’on peut dépasser la fiction de l’élève abstrait et de
l’homogénéité supposée de la classe pour considérer
l’enfant-élève dans ses multiples dimensions. Différencier la
pédagogie et la diversifier, c’est prendre appui sur les caractéristiques
propres à chaque élève pour mettre en oeuvre les pratiques
appropriées. C’est la où les innovations pédagogiques peuvent
intervenir, en agissent sur les variables proximales, celles qui
se situent au niveau de la classe au moment où l’élève
apprend. Ce sont des innovations fort rentables et dont le coût
est faible. Le Centre peut y aider en agissant sur les variables
structurelles qui touchent à l’organisation scolaire ( taille
des classes, rythmes scolaires, organisation pédagogique... etc).
L’autre espace où la différenciation est
souhaitable, voire nécessaire, c’est l’établissement
scolaire. Le reconnaître comme entitée pédagogique propre et
lui permettre d’avoir son projet spécifique c’est favoriser
en son sein l’innovation à tous les niveaux de son
fonctionnement.
Dans le même ordre d’idée, il serait
utile de mettre en place un réseau d’écoles expérimentales
pour la validation des innovations qui naissent sur le terrain ou
qui émanent du Centre avant de procéder à leur diffusion.
Pourquoi ne pas penser, par la même occasion, à un observatoire
des innovations qui les indentifierait, les diffuserait et
alimenterait le terrain en information, en méthodologie et en idées
nouvelles. Ce pourrait être un lieu transversal privilégié où
le Centre et la base communiqueraient sur des bases nouvelles et
de façon interactive.
Pour dissiper les craintes du Centre et
contenir les dérapages de la base, il est nécessaire de
s’entendre sur ce qui est possible, et sur ce qui est à écarter
comme préjudiciable à l’acte éducatif. Pourquoi ne pas procéder
comme l’on fait nos fuqahà’ et établir dans le domaine éducatif
une hiérarchie allant des innovations périlleuses donc blâmables
à celles nécessaires, souhaitables et louables. C’est un
exercice qui peut se révéler fructueux surtout si tous les
acteurs y participent et adhérent a ses conclusions.
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Une question était en filigrane dans notre
propos : l’innovation se fait-elle grâce à l’institution ou
malgré elle ?
La réponse que nous avons esquissée a été
de dépasser la dichotomie héritée, de la vision négative
longtemps dominante de l’innovation comme un périlleux facteur
de déstabilisation.
Concilier Institution et Innovation n’est
pas une démarche artificielle. En effet, les logiques en présence
ne sont pas contradictoires. L’efficacité recherchée par
l’Institution peut et doit rencontrer l’efficience à laquelle
tend l’Innovation. C’est une interaction nécessaire à l’éducation
comme processus et comme système.
Il serait inexacte de dire que
l’Institution est par essence hermétiquement fermée à
l’innovation et au changement. Souvent c’est le contraire qui
est vrai. L’Institution initie l’innovation et la favorise.
Non pas seulement les innovations macroscopiques qui agissent sur
les structures, telles les grandes réformes; mais aussi les
innovations microscopiques qui naissent sur le terrain et que
l’institution laisse se développer avant de les légitimer en
les adoptant et en les diffusant.
Il serait, par ailleurs, erroné de prétendre
que l’innovation est par essence, positive. Charles HAGGI a
raison de dire que « si l’innovation est changement et
introduction d’une nouveauté, elle n’a de mérite pédagogique
que comme changement « en mieux ». Pas simplement
faire autrement, mais faire mieux ».
Pour conclure, disons que le problème du
changement consiste à résoudre les contradiction. Pour y
parvenir le sommet et la base doivent apprendre à raisonner
autrement. La mise en synergie des énergies libérées engendrera
des nouvelles manières de faire plus efficaces et plus
efficientes. L’Institution et l’Innovation...c’est
l’effervescence canalisée.
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